lundi 16 avril 2018

Le mystère de la carte postale

Elle m'a été transmise avec d'autres papiers de famille et m'a longtemps intriguée, jusqu'à ce que je décide de l'analyser de façon plus méthodique.

Côté illustration, elle représente la Rabenplatz, autrement dit la place du Corbeau, à Strasbourg, au début du siècle dernier : deux tramways s'y croisent ; des hommes, la tête couverte d'un chapeau, et des femmes aux longues jupes marchent d'un pas vif sur les pavés. La cathédrale pointe son unique flèche derrière les toits.

Collection personnelle

Côté correspondance, elle a été rédigée il y a tout juste un siècle, en mai 1918 (j'y reviendrai), et commence par "Ma chère Julia". Pas de doute, il s'agit de ma grand-mère maternelle, même si la personne qui l'adresse à "Mme Paul Maitreau" confond l'époux, Maurice, et son fils Paul alors âgé de quinze ans.

Collection personnelle

"Notre voyage à Dugny a été moralement bien pénible".

Il s'agit vraisemblablement de Dugny-sur-Meuse, à moins de dix kilomètres au sud de Verdun. Cette proximité en fit le lieu de stationnement de nombreuses ambulances au cours de la Première Guerre mondiale.

"Hélas si jusqu'alors on pouvait vouloir toujours espérer voir revenir notre cher Henri, il n'y a plus d'espérance à avoir."

S'agirait-il d'Henri Lacabanne ? Prénommé Jean Marie Louis sur son acte de naissance mais toujours appelé Henri par sa famille, ses amis et connaissances, le capitaine Lacabanne(1) est décédé le 4 juin 1916 de blessures de guerre à l'ambulance 3/18 alors stationnée à Dugny, comme l'indique la fiche de Mort pour la France.

"J'ai beaucoup souffert" continue la personne qui a rédigé la carte postale, "mais sans le montrer à Jeanne dont je n'aurais pas voulu diminuer l'admirable courage. C'est vraiment une sainte que nous avons pour amie. Comme elle a dû souffrir. Entourez-la un peu le contre-coup sera certainement bien pénible."

Henri Lacabanne était un ami de longue date de mon grand-père Maurice Maitreau : je détiens plusieurs photos où j'identifie les deux jeunes gens, alors amateurs d'activités festives. Quelques années plus tard, Henri fut témoin au mariage de Maurice et de Julia ; c'était en novembre 1900. Il accompagna également mon grand-père à la mairie de Pau lorsque celui-ci déclara la naissance de ses deux aînés, Suzanne en 1902 et Paul en 1903.

L'épouse d'Henri Lacabanne, effectivement prénommée Jeanne, figurait également parmi les amies de ma grand-mère.

Mais continuons la lecture : "Embrassez pour moi votre gentille famille. Amitiés à Maurice. Bien à vous." Le tout signé "M. Perrineau".

Autre patronyme qui m'est familier, pour l'avoir entendu à maintes reprises lorsque ma mère et mes tantes évoquaient leurs souvenirs d'enfance. René Perrineau, horloger à Pau, accompagna Maurice Maitreau et Henri Lacabanne lors de la déclaration de naissance de Suzanne et de Paul ; il signa également l'acte de naissance de ma mère et de sa sœur jumelle.

Son épouse s'appelait Marguerite Labeyrie. C'est vraisemblablement elle qui rédigea et signa la carte postale qui m'intéresse aujourd'hui. J'ai recherché l'acte de mariage pour comparer les deux signatures : ce n'est pas probant, mais l'écriture a pu évoluer au cours des vingt années qui séparaient la mère de trois enfants de la jeune mariée rougissante, âgée de dix-huit ans à peine.

Les familles Maitreau, Perrineau et Lacabanne étaient donc très liées. C'est également René Perrineau qui déclara le décès d'Eugénie Morel, la mère de Maurice Maitreau, et celui d'Eugénie Caperet, la mère de Julia. Quant à Henri Lacabanne, son nom figure comme témoin sur les actes de naissance de deux des trois enfants Perrineau.

Si je n'ai plus guère de doute sur les différentes personnes nommées dans cette carte postale, il n'en subsiste pas moins trois interrogations, toutes relatives à la date indiquée, "18 mai 1918", confirmée par le cachet de la poste :
  • Comment expliquer que l'épouse d'Henri Lacabanne et ses amis soient restés près de deux ans dans l'incertitude concernant son décès ?

  • À cette date, mi-mai 1918, des civils pouvaient-ils se rendre en des lieux aussi proches de la ligne de front que Dugny-sur-Meuse ?

  • Comment se fait-il que la carte postale soit datée et apparemment postée de Strasbourg, avec en outre un timbre de la République française, alors que la ville était à ma connaissance encore en territoire allemand, au moins jusqu'à l'armistice du 11 novembre ?

 Toute réponse à ces questions serait la bienvenue…


(1) Voir à son sujet le billet intitulé L comme Lacabanne, publié le 13 juin 2014

lundi 2 avril 2018

Trêve pascale

Retour du printemps, fêtes de Pâques et escapade en vue vers d'autres horizons, voici venu le temps d'une pause salutaire !


Laissez-moi quelques jours pour de nouvelles recherches, de nouvelles découvertes, de nouveaux récits. À bientôt, les petits lapins… et joyeuses Pâques à tous !

lundi 26 mars 2018

Le rôle administratif de Messieurs les Curés sous l'Ancien Régime

Dans ma hâte à dénicher les actes de mes ancêtres, j'ai souvent négligé les pages de garde des registres paroissiaux. Elles sont pourtant intéressantes à plus d'un titre, pour peu qu'on prenne la peine de les déchiffrer.

AD Maine-et-Loire, Concourson-sur-Layon
Registre BMS 1743-1792 (vue 340/442)

Je vous propose celle qui ouvre l'année 1784 du registre de Concourson, dans le futur (à l'époque) département du Maine-et-Loire. Attention ! N'allez pas trop vite, sinon vous risquez de penser que nos ancêtres avaient tous un cheveu sur la langue : "Meffieurs les Curés font priés…", lisez-vous ? La lettre s imprimée au début ou dans le corps d'un mot ressemblait alors étrangement à la lettre f, je vous l'accorde ; il faut lire "Messieurs les Curés sont priés", bien entendu.

L'en-tête ou le chapeau

Mais commençons par la partie supérieure de la page. Le texte fait référence à trois documents qui règlementent la tenue des registres paroissiaux :
  • L'Ordonnance de 1667,
  • La Déclaration du 9 avril 1736,
  • La Déclaration du 12 mai 1782.

 L'Ordonnance de 1667, dite Ordonnance de Saint-Germain-en-Laye, a été promulguée par Louis XIV. Elle instaure la tenue des registres en double exemplaire, une minute conservée dans la paroisse et une grosse déposée au greffe dans les six semaines qui suivent la fin de l'année. Ce qui expliquerait que certaines collections communales ne débutent parfois qu'à cette date.

La Déclaration du 9 avril 1736 est une lettre circulaire de Louis XV. Elle précise dans le détail la tenue des registres et les mentions que doivent contenir les actes qui y sont inscrits : jour de la naissance, présence du père au baptême, ondoiement, âge et qualité des mariés, liens de parenté des témoins, tutelle, curatelle, jour du décès, etc. Une obligation qui ne peut que réjouir les généalogistes, quand elle est respectée.

Enfin, la Déclaration du 12 mai 1782 a été promulguée par Louis XVI à Versailles : elle défend aux curés et aux vicaires d'insérer dans les actes de baptême "aucunes clauses, notes ou énonciations autres que celles contenues dans les déclarations de ceux qui auront présenté les enfants au baptême". Cette interdiction viserait notamment les indications relatives à l'appartenance à la religion réformée, mais sans doute également la filiation des enfants illégitimes.

L'avertissement

L'avertissement qui figure dans la partie inférieure de la page, et qui est donc adressé à "Messieurs les Curés", porte plus précisément sur le rôle administratif de ces derniers. Il tient en cinq points :
  • La publication des édits, déclarations, arrêts et règlements émanant du roi et de ses représentants,
  • Le rappel de dispositions d'ordre public,
  • La lecture trimestrielle de l'Édit de Henri II de février 1556,
  • Le dépôt annuel d'un exemplaire des registres paroissiaux au greffe du baillage ou de la sénéchaussée,
  • L'invitation à récupérer les textes administratifs évoqués dans le premier point auprès de "MM. les Procureurs du Roi & Fiscaux".

 Voilà donc, avant l'heure, nos curés en charge du Journal officiel dans leur paroisse !

Le deuxième point ne manque pas de sel non plus. Il s'agit de rappeler chaque année aux paroissiens "les dispositions, notamment de ceux qui concernent la sûreté publique, la conservation des fruits(1), la clôture des héritages(2), l'échenillage(3), le pâcage des boucs, chèvres, moutons & autres bestiaux, la police des foires et marchés, les assemblées et fêtes baladoires(4), les glaneries(5)…" De quoi, au passage, enrichir notre vocabulaire.

Le troisième point est bien connu des généalogistes : l'Édit de Henri II avait instauré la présomption d'infanticide en cas de mort d'un enfant illégitime non baptisé et, partant, la pendaison pour la mère veuve ou célibataire qui n'aurait pas déclaré la grossesse ou l'accouchement. Les curés et vicaires devaient le rappeler quatre fois par an au prône de la messe paroissiale.

Il convient de noter que, contrairement à ce qui est parfois énoncé de façon un peu rapide, la déclaration de grossesse n'était pas obligatoire au sens strict du terme, si la grossesse n'était pas cachée. Elle pouvait néanmoins protéger les femmes dans cette situation contre le zèle excessif de la justice.

Dans les registres paroissiaux de Concourson, ce long texte imprimé figure sur la page de garde des années 1783 à 1790. Je le retrouve également, durant la même période, dans d'autres paroisses du ressort de la sénéchaussée de Saumur.


Sources

Le Mée René. La réglementation des registres paroissiaux en France. In : Annales de démographie historique, 1975. Démographie historique et environnement. pp. 433-477 http://www.persee.fr/doc/adh_0066-2062_1975_num_1975_1_1296

(1) À comprendre au sens large de protection des récoltes, je suppose, et non pas de préparation de confitures !
(2) Les barrières autour des propriétés, vraisemblablement.
(3) Action de débarrasser les arbres et les plantes des chenilles. 
(4) Fêtes populaires où se pratiquent les danses du même nom, considérées comme licencieuses.
(5) Ramassage des épis restés dans les champs après la moisson.

lundi 19 mars 2018

Les caprices du temps

Le vendredi 11 décembre 1711, messire Guillaume Boulliaud, curé de la paroisse Saint-Médard de Thouars et prieur de la Pommeraie-sur-Sèvre, n'y tient plus. Il prend la plume et couvre de son écriture nerveuse cinq pages du registre dans lequel sont habituellement inscrits les baptêmes, les mariages et les sépultures de ses ouailles.

La veille, une violente tempête a causé d'innombrables dégâts dans la région, mais ce n'est que le dernier épisode d'une longue succession de désordres qui ont affligé la population depuis plusieurs années.

Le prêtre reprend la chronologie des événements. Il évoque d'abord la canicule de l'été 1708, qui survint aux alentours de la fête de la Madeleine (22 juillet), brûlant les fruits sur les arbres et étourdissant les moissonneurs dans les champs.

Il relate ensuite le froid intense qui s'abattit sur le royaume le 6 janvier 1709, ce fameux grand hiver : "Les campagnes estoient couvertes d'oyseaux de toutes espesses, morts par la vigueur du froid, mesme les domestiques". Après une accalmie début février, "le vendredy vingt deuxieme jour du mesme mois de fevrier, le froid recommença, tout de nouveau, beaucoup plus grand que le premier, qui tua les bleds(1) sortis de terre, les vignes et les arbres, en sorte qu'il ne se requeillit ni bled, ni vin, ni fruit et qui causa une désolation universelle…"

L'un des frères de Guillaume, le vénérable messire Pierre Boulliaud, qui fut aussi curé de Saint-Médard de Thouars avant lui, âgé et malade, n'a pas résisté à la froidure. Il est inhumé dans l'église, "devant le grand et principal autel", le 9 janvier.

Guillaume Boulliaud continue à énumérer les malheurs qui se succèdent. Le seigle contaminé par un champignon, dont le développement est favorisé par le temps humide et les températures fraîches, qui provoque des convulsions et des nécroses. Les épidémies de 1710 qui touchent "les gens de tout âge, de tout sexe et de toute condition", messire Philippe de Liniers, chevalier seigneur de Soulièvres ou Nicolas Barrière, jeune marchand de draps et de soie, aussi bien que de modestes paroissiens.

L'année 1711 ne vaut guère mieux : "premièrement il n'est pas tombé une goutte de pluie pendant les mois de may, de juin, de juillet, d'aoust et de septembre, en sorte que tout a souffert." Le 6 octobre, c'est un séisme qui sème l'effroi. Il a notamment causé de gros dégâts dans la ville de Loudun, à quelques lieues à l'est de Thouars. Les secousses se répètent durant plusieurs semaines.

Arrive ce fameux 10 décembre, qui a provoqué chez Guillaume Boulliaud l'impérieuse nécessité de décrire la succession des malheurs du temps : "Depuis le dit jour sixième dudit mois d'octobre dernier, les pluies ont esté continuelles et les vents impétueux mais particulièrement le jour d'hier, 10e Xbre, depuis deux heures du matin jusqu'à quatre heures du soir".

Dès le lendemain, 11 décembre, le curé fait l'inventaire des dégâts, en compagnie du sieur André Thomas, entrepreneur et architecte, "de messire Pierre François de Laville, seigneur de Baugé, conseiller du roi, sénéchal du duché pairie de Thouars, messire Hierosme Marillet, procureur général dudit duché, et messire Henry Berthre, receveur des tailles de l'élection dudit Thouars, ces deux derniers marguilliers de notre église" ; les dommages sont estimés à la somme de cinq cents livres.

Eglise Saint-Laon de Thouars, par Louis Boudan, 1699
Lavis d'encre de Chine et aquarelle
Source Gallica

Mais c'est l'église Saint-Laon qui a le plus souffert. Vers dix heures du matin, une pierre de la flèche se détacha et tomba sur la voûte du chœur, alertant les religieux et les paroissiens réunis pour entendre la messe : ils eurent tout juste le temps de sortir avant l'effondrement du clocher. Seule une pauvre femme, qui "se tenoit tous les jours à la porte de notre église pour y recevoir les aumolnes des fidèles", fut ensevelie sous les décombres.

Et le prêtre de conclure : "Nous avons escrit toutes ces choses, comme nous avons dit cy dessus, pour servir de mémoire véritable à la postérité et avons signé ; nous n'avons rien dit des dommages que l'abbondance des eaux a causé en plusieurs endroits du royaume, nous laissons aux gens de lieux à en faire le détail. Guillaume Boulliaud curé de St Médard".

Une précieuse relation, rédigée par un témoin privilégié des caprices du temps…


Sources

AD Deux-Sèvres, Thouars, BMS 1711-1715 – 1 MIEC 120 R 353 (vues 65 à 68/283), quelques pages qui constituent un bon exercice de paléographie, soit dit en passant.




(1) Comme vous le savez sans doute, le terme "bled" désigne toutes les céréales panifiables.

lundi 12 mars 2018

Les "années de misère" (2)

Le second épisode décrit par Marcel Lachiver(1) dans son ouvrage est sans doute plus connu que les précédentes années de misère, évoquées ici même la semaine dernière.

Le grand hiver 1709

L'auteur nous en indique la chronologie : premières vagues de froid dès le mois d'octobre 1708, avec des périodes de redoux, jusqu'à une brutale chute des températures le jour de l'Épiphanie, le 6 janvier 1709. À Paris, où les relevés sont les plus fiables, les températures négatives persistent pendant dix-neuf jours, avec des extrêmes de l'ordre de -20° !

Le grand hiver de l'année MDCCIX, estampe de la collection Michel Hennin, BNF
Source Gallica

L'alternance de gels et de dégels jusqu'en mars a des effets catastrophiques sur les cultures de céréales, mais également sur la vigne, les oliviers, les châtaigniers, les noyers… Donc sur une grande partie des ressources alimentaires. Pas de transport possible sur les rivières ou sur les fleuves gelés. Les moulins sont paralysés. Pas de pêche non plus dans les étangs. Les animaux, bœufs, chevaux, volaille, pigeons, gibier, meurent de froid, tous comme les hommes dans leurs maisons, où le pain et le vin sont pris en glace.

Les mesures face à la crise

Elles sont de plusieurs ordres. En premier lieu, le pouvoir tente de juguler la hausse du prix des grains et d'assurer le ravitaillement de la population : il ordonne l'inventaire des stocks disponibles, renforce la réglementation des marchés, organise des distributions de secours en nature ou en monnaie.

Savez-vous qu'un système de cartes d'alimentation pour les pauvres fut mis en place à Versailles ? que des soupes populaires furent organisées dans les paroisses ? L'Église ne fut pas en reste : elle organisa des processions pour implorer la clémence divine. Et, le poisson venant à manquer, elle accepta un assouplissement des restrictions alimentaires liées au Carême.

L'impact sur la population

Comme à chaque crise de subsistance, la rareté des marchandises et l'envol des prix provoquèrent des émeutes. Manifestations contre les boulangers, dont les étals sont pillés, contre les marchands de grains, accusés de tricher sur les quantités, contre les transporteurs, soupçonnés de vider les marchés…

Marcel Lachiver estime que le grand hiver eut trois effets successifs : de janvier à mars 1709, environ 100 000 victimes du froid, de septembre à novembre 1709, environ 180 000 victimes de la faim, enfin de mars à juillet 1710 environ 270 000 victimes des épidémies sur une population affaiblie.

Néanmoins, en dépit de ces chiffres impressionnants, la crise de 1709 fut sans doute moins grave que celle de 1692-1693.

Cette description des malheurs de la population française à la fin du règne de Louis XIV en constitue en quelque sorte l'envers du décor : l'auteur considère son ouvrage comme, je cite, "un témoignage de ce qu'a été la vie quotidienne de nos ancêtres, dans ses moments les moins fastueux, quand ils connaissaient les épreuves les plus dures liées à l'adversité climatique".

Je relève également dans sa conclusion cet appel aux généalogistes et aux érudits locaux : noter les mentions relatives au temps, aux récoltes et aux maladies qui figurent dans les registres paroissiaux, s'intéresser aux mouvements de la population d'une paroisse ou d'un groupe de paroisses constituant un "pays", telles sont les deux pistes de recherche qu'il propose à notre sagacité.

J'y vois une ouverture vers la micro-histoire qui contribue, dans sa modeste mesure, aux travaux des historiens.




(1) Marcel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi, Fayard, 1991

lundi 5 mars 2018

Les "années de misère" (1)

Cette expression, appliquée aux dernières années du règne de Louis XIV m'a suffisamment interpellée pour que j'éprouve le besoin d'en apprendre davantage.

C'est le titre d'un livre de Marcel Lachiver(1), publié en 1991 par Fayard. Parution épuisée, m'apprend le libraire, mais il m'indique aussitôt qu'il peut commander la réimpression d'un exemplaire sans supplément de prix. Moins d'une semaine après me voici donc avec le volume dans les mains. Un pavé de près de six cents pages, à lire le crayon à la main.


Un véritable ouvrage d'historien, avec tableaux, cartes, graphiques, documents complémentaires, abondante bibliographie et table des matières. Selon Wikipédia, l'auteur est un spécialiste du monde rural, dans la lignée de l'École des Annales.

L'École des Annales

De quoi s'agit-il ? Petit détour par l'Encyclopaedia Universalis, qui me renvoie à un article sur l'anthropologie historique. L'École des Annales tire son nom d'une revue(2) fondée par deux historiens, Marcel Bloch et Lucien Febvre, après la Première Guerre mondiale.

Délaissant l'histoire narrative, qui privilégie les institutions, les guerres, les traités et les personnages illustres  (qui firent en d'autres temps la matière de nos manuels scolaires), elle ouvre de nouveaux champs de recherche, mettant en œuvre une approche pluridisciplinaire.

Elle fait notamment la part belle aux sources qui permettent une analyse statistique : registres paroissiaux, recensements, actes notariés, mercuriales(3), relevés de toutes sortes… Elle s'intéresse en priorité à l'histoire économique et sociale, aux mentalités, aux usages, à l'impact du climat sur les modes de vie, etc. Bref, de quoi intéresser au premier chef les généalogistes. Il s'agit, ni plus ni moins, de la vie de nos ancêtres. Loin des fastes de la Cour, l'immense cohorte des populations rurales…

Relèvent notamment de ce courant Fernand Braudel, Georges Duby, Pierre Chaunu, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Jacques Le Goff (pour citer ceux que je connais plus ou moins).

L'hécatombe de la fin du XVIIe siècle

Mais revenons au livre de Marcel Lachiver. Il comprend deux grandes parties : la première, intitulée Une triste fin de siècle, est consacrée aux récoltes catastrophiques des années 1692 et 1693 et à leurs conséquences ; la seconde, Autour du grand hiver, à la funeste année 1709.

Voyons d'abord la première partie. L'auteur estime qu'en deux ans la population de la France,  qui s'élevait à vingt-deux millions d'habitants avant la catastrophe, a perdu environ un million et demi de personnes.

Le phénomène est dû à un tragique enchaînement. Deux années particulièrement froides et humides, 1692 et 1693, ont entraîné des récoltes désastreuses qui ont elles-mêmes provoqué une hausse considérable du prix des céréales et un manque cruel de produits alimentaires de première nécessité. La famine consécutive a affaibli les populations et facilité le développement des épidémies, d'où une impressionnante surmortalité en 1693 et 1694.

Toutes les régions n'ont pas été touchées dans les mêmes proportions. Le Massif central a perdu près d'un quart de sa population, alors que la Bretagne a plutôt bien résisté, grâce à la culture du sarrasin.

Le chapitre qui ouvre cette première partie est particulièrement intéressant, dans la mesure où l'auteur passe en revue le mode de vie rural. Il comporte d'intéressants développements sur les travaux des champs, les animaux de trait, le calendrier des différentes tâches, l'outillage utilisé, les céréales cultivées et consommées. Il y est également question de la mortalité infantile, d'accidents et de morts violentes, de la présence des loups…

L'auteur évoque le climat et les conditions de vie de la décennie qui a précédé, avant d'évoquer les années 1692 et 1693, les plus froides et les plus humides de la période. Un chapitre entier est consacré aux mesures prises pour assurer le ravitaillement des villes et celui des armées en campagne(4), pour secourir les plus pauvres, mais également pour tenter de réprimer les émeutes et contenir les mendiants et les errants. Un autre chapitre détaille ce qu'il appelle L'effroyable hécatombe.

Bref, vous l'avez compris, cette première partie de l'ouvrage nous permet de mieux comprendre la vie et la mort de nos ancêtres en ces temps ô combien difficiles.

(à suivre)



(1) Marcel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi, Fayard, 1991

(2) Annales d'histoire économique et sociale, revue historique fondée en 1929, dont le titre a varié au fil du temps, éditée aujourd'hui par l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

(3) Selon le Petit Larousse illustré, bulletin reproduisant les cours des denrées vendues sur un marché public (Mercure est le dieu latin du commerce).

(4) C'est l'époque de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, qui dura de 1688 à 1697, et opposa Louis XIV à une coalition européenne formée par l'Angleterre et l'Ecosse, les Provinces-Unies, le Saint-Empire romain germanique, l'Espagne et la Savoie.